Éric Aubin: « La Sécu n’a pas un problème de dépenses mais de recettes »

Lu dans le journal l'Humanité

Aubin-Eric.jpegEn charge des retraites à la CGT, Éric Aubin dresse le bilan de la réforme de 2010 et pointe la question clé du financement de la protection sociale.

En dépit des efforts de la CGT, qui a organisé un grand meeting au Zénith à Paris le 31 janvier, la retraite n’a pas fait l’objet de confrontations réelles dans cette campagne. Comment l’expliquez-vous ?

Éric Aubin. Les préoccupations que les Français placent en priorité, l’emploi, le pouvoir d’achat, la retraite, ne trouvent pas écho chez les principaux candidats, parce qu’ils ne veulent pas s’engager sur ce terrain-là. Je le regrette. 
Ce n’est pas pour autant qu’elles ne sont plus dans la tête des salariés. Nous voyons une montée en puissance des conflits sur l’emploi, les salaires. Et tout le monde a bien compris le lien entre emploi et retraites. Les derniers chiffres du chômage montrent que la situation des seniors est dramatique. Et avec la réforme des retraites qui retarde l’âge du départ, elle va s’aggraver beaucoup, puisque de nombreux seniors vont se retrouver aux minima sociaux.

Le silence sur les retraites ne s’explique-t-il pas par le fait que, pour beaucoup, la crise financière et l’état des finances publiques obligeraient à des sacrifices sociaux, difficiles à défendre en période d’élections ?

Éric Aubin. Oui. Parce qu’on est toujours sur une question de dépenses, alors que la CGT porte le problème des recettes. Toute la politique menée ces derniers temps, visant à exonérer de cotisations les entreprises, met à mal le financement de la protection sociale. La CGT, elle, lance une grande campagne sur le financement, avec l’idée que la Sécu n’a pas un problème de dépenses, mais de recettes.

"Pour nous, le gain d'espérance de vie
doit aussi bénéficier aux salariés"

Une étude du FMI estime le «risque financier» du vieillissement sous-estimé, et prône le relèvement de l’âge de la retraite, en rapport avec l’espérance de vie…

Éric Aubin. Ils oublient qu’on a eu un gain d’espérance de vie parce qu’on a réduit le temps de travail, hebdomadaire, annuel ou sur la carrière. Cependant, dans certains pays, comme les États-Unis, on constate aujourd’hui qu’elle commence à reculer. Les mesures prises ces derniers temps, notamment le report de l’âge légal de départ en retraite, vont avoir des conséquences sur la longévité. Pour nous, en tout cas, le gain d’espérance de vie doit aussi bénéficier aux salariés, parce que la retraite aujourd’hui, c’est un temps de la vie à part entière. Et puis, les retraités ne sont pas à la charge des actifs, mais des hommes et des femmes qui consomment, participent à la vie économique, à la vie associative. Ils représentent une richesse. Nous ne partageons donc pas l’idée selon laquelle il faudrait partager le gain d’espérance de vie entre une partie travail et une partie retraite. La productivité s’est accrue ces dernières décennies, les salariés doivent en profiter.

La réforme des retraites de 2010 est-elle emblématique selon vous du quinquennat écoulé ?

Éric Aubin. Oui, par la méthode, le passage en force de cette réforme, malgré une opinion publique largement défavorable, et les grandes mobilisations que l’on a connues. Et par le fond : tout le quinquennat a consisté en une réduction des droits, et une stigmatisation des salariés, des retraités et des demandeurs d’emploi. On ne voit pas de mesures, dans ce quinquennat, pouvant être considérées comme un progrès social.

Cette réforme avait pour but déclaré d’assurer le financement de la retraite, et de relever le niveau d’emploi en reculant l’âge de départ.

Éric Aubin. Force est de constater que ça n’a pas marché. Le chômage des seniors continue d’augmenter, comme celui des jeunes et le chômage de longue durée. Quant au financement des retraites, la question, portée par la CGT, a été renvoyée d’un revers de main par le gouvernement. Il ne faut pas s’étonner qu’elle ne soit pas réglée. Or, si on ne la règle pas, on aura une réduction des droits et un allongement de la durée de travail, alors que la situation de l’emploi ne permet pas aux salariés de rester au travail.

Vous revendiquez le retour de la retraite à soixante ans, un départ anticipé pour les travaux pénibles, et qu’il n’y ait pas retraite inférieure au Smic. Que répondez-vous à ceux qui jugent cela irréaliste en temps de crise ?

Éric aubin. Le problème posé est celui de la répartition des richesses. On a aujourd’hui plus de dividendes versés aux actionnaires que ce qui est consacré à l’investissement productif. Nous proposons une réforme du financement avec trois mesures principales : l’élargissement de l’assiette de cotisations, la mise à contribution des revenus financiers des entreprises, et une modulation des cotisations qui prenne en compte la part de la masse salariale dans la valeur ajoutée. Ce serait des mesures incitatives à l’emploi, donc bonnes pour la protection sociale. La France en a les moyens.

Retour à l'accueil